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Titre : 1984, Foucault, société de surveillance et Libre Intervenants :
Intervenants : Véronique Bonnet – Luc Fievet
Date : mai 2015
Durée : 43 min 58
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Transcription

Luc Fievet : Cette conférence sur la surveillance et le Libre, autour de 1984, va évoquer toute une série d’acteurs, en tout cas de références, qui tournent toutes autour de 1984 qui est une date bien pratique. On a, bien entendu, Orwell et le roman, bien connu, « 1984 » » ; nous avons Michel Foucault qui est mort en 1984. Nous avons, également, dans cette période-là, Edward Snowden et Richard Stallman.

Véronique Bonnet : Est-ce que tu dirais de ces quatre figures qu’elles font intervenir une alerte ? Est-ce que ce sont des lanceurs d’alerte ? Est-ce que, par exemple, on pourrait dire que le projet GNU de Richard Stallman, c’est comme l’antidote d’une montée en puissance à la fois de contraintes, de surveillances, de barrières à l’autonomie ? Que, par exemple, les concepts de Foucault auraient pu concevoir, éventuellement dissiper, ce dont Snowden aurait manifesté la réalité, Orwell fournissant la trame, fictive, permettant d’appréhender cette douleur infligée aux individus qui veulent décider, par eux-mêmes, de ce qu’ils font ?

Luc Fievet : Effectivement, on peut avoir ces quatre visions, cette notion de lanceur d’alerte, tu l’as reprise un peu à rebrousse-poil. Ce que je retiens, également, c’est qu’on en a deux dont on pourrait dire qu’ils annoncent, en gros, des catastrophes, que ce soit Orwell ou Foucault, chacun à leur manière, Orwell pour la partie totalitaire, Foucault pour cette question du pouvoir, du micro pouvoir, du bio-pouvoir en fonction des différentes subtilités de la notion. Et on a, comme ça, deux alternatives. On a Snowden, qui est un héros ; il a risqué sa vie pour faire ce qu’il a fait, il la risque encore, et Stallman avec le Logiciel Libre, qui a ouvert une voie, un antidote, ce que tu appelles un antidote, donc quelque chose qui serait son autre voie, une alternative à la figure de domination. On va commencer avec « 1984 » d’Orwell, parce que, finalement, c’est un bon point de départ et c’est quelque chose qui a marqué les imaginaires.

Notre première étape, c’est « 1984 » d’Orwell. Pourquoi commencer par là ? Parce que c’est un roman qui a vraiment marqué les esprits. C’est une référence qui est très souvent citée dès qu’on commence à parler de liberté et notamment de liberté numérique. Dans « 1984 », ça nous dépeint une dystopie, c’est-à-dire un autre univers qui aurait mal tourné. Un État, un système totalitaire, mais de chez nous, ça se passe notamment en Angleterre, donc dans le monde occidental et qui a tourné sur un système totalitaire. Le roman met en scène un personnage, qui s’appelle Winston, dont le travail consiste à réécrire l’histoire, en quelque sorte, dans la presse, à droite à gauche, puisqu’un des principes de ce pouvoir c’est d’évaporer des gens, c’est-à-dire de faire disparaître des individus, suite à des purges, par exemple, les faire disparaître complètement, c’est-à-dire comme s’ils n’avaient jamais existé. Pour cela il faut réécrire les articles de presse, les livres, et ce genre de choses. C’est également la même chose sur les évolutions des alliances et des choses comme ça. La mémoire doit correspondre à la fiction qui a été dictée par le le pouvoir. « 1984 » c’est également le télécran, qui est quelque chose qui a vraiment beaucoup marqué les esprits, c’est cette télévision qui va passer la voix de Big Brother. Big Brother c’est le pouvoir, donc amener toute cette propagande dans les foyers, mais qui, également, va espionner, donc écouter ce qui se passe à l’intérieur des maisons. Donc, c’est à la fois la voix et l’œil qui surveille. L’autre élément qui a retenu, qui a marqué les esprits, c’est la fameuse novlangue, donc une langue simplifiée, contrôlée et qui permet, finalement, de limiter la pensée, en limitant le vocabulaire et l’usage qu’on peut avoir de la langue. Donc Winston, là-dedans, lui va finalement s’écarter de ce modèle-là, en décidant, un jour, de faire quelque chose d’illégal.

Véronique Bonnet : Il va tenter, effectivement, quelque chose d’inouï, de décisif, il utilise ce terme-là. Il va essayer d’écrire un journal intime, ce qui, évidemment, est totalement saugrenu dans cette société qui est lisse, qui fait disparaître la moindre aspérité, comme tu l’as dit, à la fois en réécrivant la langue même qui décrit les existences, et en réécrivant, à partir de cette langue, l’histoire de chacun des individus lorsqu’ils s’écartent de la droite qui leur est tracée. A savoir, ne pas s’interroger, ne rien voir et se laisser voir sans du tout enquêter. Ce qui a été, malheureusement, tenté par Winston, qui, après une scène de torture finale, va rentrer dans les clous, très exactement.

Luc Fievet : Voilà. Donc, en fait, il pense pendant un temps avoir pris contact avec une sorte de résistance, on peut dire, de gens qui sont contre le pouvoir. Il s’avère que cette cellule de résistance est l’œuvre même du pouvoir et lui permet de récupérer les brebis galeuses. Et, à la fin du livre, il est longuement torturé pour le convaincre que 2 + 2 = 5, c’est -à-dire le faire rentrer dans sa réalité, faire rentrer le fantasme dans la réalité, ce qui est le propre d’un système totalitaire, c’est que le fantasme du dictateur doit devenir la réalité.

Véronique Bonnet : Là on est bien dans un conditionnement puisque les esprits finissent par suivre les mouvements qui sont impulsés aux corps eux-mêmes, et on est peut-être, dans ce qu’on appellera la « gouvernementalité », ce terme est de Foucault qui est, également, l’un de nos repères. Définition de la « gouvernementalité » : essayer, par le soft power, par la technologie douce, d’amener les populations où on veut qu’elles aillent, sans aucune discussion, sans aucune prise de recul. Étant donné qu’on ne se montre pas comme gouvernant, soit par le hard power, par la contrainte. On laisse faire les machines. Peut-être deux citations de « 1984 », qui disent à quel point l’audace de Winston est inouïe : « Faire un trait sur le papier était un acte décisif. En petites lettres maladroites, il écrivit 4 avril 1984. Il se redressa, un sentiment de complète impuissance s’était emparé de lui. Pour commencer il n’y avait aucune certitude que ce fut vraiment 1984, on devait être aux alentours de cette date, car il était sûr d’avoir trente-neuf ans, et il croyait être né en 1944, ou en 1945, mais par les temps qui couraient il n’était possible de fixer une date qu’à un ou deux ans près ».

Une citation qui dit à quel point cette omniprésence de la surveillance donne au corps lui-même quelque chose comme un malaise, un vertige spatio-temporel :Le corps de Winston s’était brusquement recouvert d’une ondée de sueur chaude, mais son visage demeura absolument impassible : ne jamais montrer d’épouvante, ne jamais montrer de ressentiment, un seul frémissement des yeux peut vous trahir.

Luc Fievet : Voilà. Donc « 1984 », plein d’enseignements, bien sûr. Et notre réalité, puisque évidemment, nous ne sommes pas dans un système totalitaire, ce n’est pas « 1984 », mais, dans notre réalité, il y a quelques éléments qui font réfléchir. Notamment Microsoft a déposé un brevet sur la Kinect, cette espèce de petite caméra liée la console de jeu, qui vise à contrôler la lecture de films en fonction du nombre de spectateurs qu’il y a devant la télévision. Donc l’idée c’est, enfin le système va automatiquement compter le nombre de téléspectateurs pour pouvoir facturer en fonction de leur nombre, et le raffinement est prévu, qui consiste à couper la lecture du film si quelqu’un vient se rajouter pendant cette lecture.

Il y a un autre exemple, qui est la télévision connectée de Samsung, qui est un exemple un peu plus récent, et cette télévision est une télévision moderne, elle a des commandes vocales. Or, il s’avère que le système de reconnaissance vocale n’est pas intégré à la télévision elle-même, mais tourne sur un serveur, quelque part en Corée, et donc la télévision est dotée d’un micro, elle enregistre constamment ce qui se passe, et tous ces éléments partent par Internet, sans être chiffrés, jusqu’au serveur où ils sont enregistrés, traités et stockés. Et quand le système repère une commande dans tous ces éléments qu’il a captés, il va, évidemment, envoyer la commande à la télévision. Cette affaire a fait du bruit, Samsung a fait marche arrière, parce que c’était clairement un télécran, un système qui envoie des images et qui écoute tout ce qui se passe, mais les téléphones portables qui fonctionnent sur de la commande vocale, sans qu’on n’ait besoin d’appuyer sur un bouton, font exactement la même chose, depuis un petit moment maintenant, et ça n’émeut pas grand monde. Des exemples comme ça on en a pas mal. On sait qu’aujourd’hui des systèmes automatiques reconnaissent très bien des visages. On a une capacité à traiter des photos, par exemple, des vidéos, pour identifier les gens automatiquement, de façon massive. Et donc, tout ça montre que le télécran, aujourd’hui, n’est plus une fiction, il est réel.

Il y a un autre élément qui, aujourd’hui, n’est plus une fiction, qui est l’évaporation, d’une certaine façon. On a à la fois le principe de filtrage internet pour faire disparaître des sites internet qui déplaisent, donc tout ce qui n’est pas dans la ligne de ce qui devrait être. Plutôt que de faire débat, d’en discuter ou ce genre de choses, ils vont être filtrés, on ne va pas les voir. Cette liste n’est pas connue ; si les personnes qui se sont fait filtrer ne se font pas connaître, on ne sait pas ce qui a été filtré. Une expérience, en Australie, nous a démontré qu’un site qui contestait cette loi de filtrage, qui était plutôt destinée à la pédopornographie, mais un site qui contestait cette loi, a été lui-même filtré. Et donc voilà. Et on a également le droit à l’oubli qui vise à effacer des choses qui étaient publiques, et donc on retrouve, un petit peu, cette idée de réécriture, de refaçonnage de notre mémoire, des traces qui sont laissées, pour que ça corresponde à ce qu’un pouvoir décide de ce qui doit être visible.

Véronique Bonnet : Oui, ce que tu montres bien c’est qu’Orwell, lui, essaie, alors, par des métaphores, par des descriptions, de mettre en évidence des rouages, des rouages de pression, des rouages du totalitarisme, que certains vont ensuite conceptualiser. Je pense, aussi bien, à Hannah Arendt, ses textes sur le totalitarisme et à Foucault, qui est notre second repère, dont la notion de « gouvernementalité » rend assez fidèlement ce qui est peint par Orwell, parce que ce néologisme-là, forgé par Foucault, désigne comment, d’une façon douce, par une emprise qui va être technologique, donc le « soft power », les corps sont amenés à aller là où on veut qu’ils aillent, sans s’interroger d’une quelconque manière. « Gouvernementalité » parce qu’il y a comme un savoir du pouvoir qui manie le fantasme du voir sans être vu, et du panoptique que « 1984 » d’Orwell commence à esquisser.

Luc Fievet : Donc la seconde étape de notre parcours c’est Michel Foucault. Michel Foucault est mort en 1984 et il a amené une subtilité, un détail, sur une idée qui court depuis très longtemps, sur cette idée de voir sans être vu, le panoptique. Et on a les premières phases de ces idées-là dès l’Antiquité avec Platon. Platon avait inventé l’Anneau de Gygès qui était un anneau qui rendait invisible, une idée qu’on retrouve dans beaucoup de récits, et dans son récit Gygès profite de cette invisibilité pour voler, donc faire des choses immorales. On n’est pas encore dans cette idée de voir sans être vu, mais on a déjà une première introduction de cette idée que, être invisible, relève d’une dimension corruptrice, et peut amener à des comportements immoraux. On a un deuxième élément chez Diderot. Il a écrit un conte érotique, qui s’appelle « Bijoux indiscrets », et qui permet au personnage de faire parler le sexe des femmes. Il se sert des capacités de ce bijou pour accéder à des informations sur les gens qui l’entourent, en sachant qui couche avec qui, et cela lui donne beaucoup de pouvoir. Dans la culture populaire on a également des exemples, on a l’homme invisible. L’homme invisible ne peut pas être vu et, un peu comme avec Platon, ça n’en fait pas quelqu’un de vraiment très sympathique. Ça a plutôt tendance à lui permettre d’abuser de son pouvoir. Et on pourrait citer également « Le Seigneur des anneaux » avec l’anneau de Sauron qui rend Frodon invisible et, notamment dans le film qui en est fait, quand il met cet anneau, il voit les gens comme ils sont. Il est également corrompu par cet anneau, avec cet appel de Sauron à le rejoindre et à tourner du mauvais côté. Donc cette idée, elle est là depuis longtemps.

Mais Foucault l’a poussée de façon beaucoup plus subtile et beaucoup plus détaillée, au travers d’un idéal qui est le panoptique, qui était une prison, inventée par Jeremy Bentham ; une prison qui a été sans doute construite mais jamais réalisée, vraiment, dans le sens voulu par Jeremy Bentham. Il s’agissait, en l’occurrence d’un bâtiment circulaire, et les cellules étaient contenues dans l’épaisseur du mur, avec d’un côté une porte pour rentrer dans la cellule et, de l’autre côté, une fenêtre. Et donc, du coup, comme la lumière passait au travers, on pouvait voir constamment ce que le prisonnier pouvait faire. Au centre de ce bâtiment circulaire se trouve une tour dans laquelle on met un et seul gardien qui, depuis sa tour, peut voir l’ensemble des prisonniers, constamment. Et bien sûr, la tour est faite de telle sorte qu’on ne puisse pas voir le gardien. Donc le gardien peut voir constamment chacun des prisonniers sans lui-même être vu. Le raffinement ultime, c’est qu’une fois que les prisonniers ont intégré le fait qu’ils sont observables constamment, on n’a même plus besoin de mettre de gardien, parce qu’ils vont, en tout cas régler leur comportement, sur le simple fait qu’ils sont constamment observables.

Véronique Bonnet : Cette question du panoptique s’articule à une problématique qui est centrale chez Foucault : c’est la question du rapport entre le savoir et le pouvoir. En effet, Foucault aperçoit, dans l’histoire des différentes cultures, deux cas de figure. Tantôt le pouvoir essaie d’avoir le monopole du savoir, à savoir que ceux qui gouvernent sont les sachants, les seuls à pouvoir disposer d’une vérité, qui est prétendument transmise d’une façon dynastique. Deuxième cas de figure, alors, c’est, par exemple, ce que Foucault appelle « la parenthèse enchantée », lorsqu’il arrive que le savoir, alors par exemple à l’âge d’or de la démocratie grecque jusqu’au 19e siècle, selon lui, il y a cette parenthèse enchantée, où il est possible, par les savoirs, par des enquêtes, par différentes modalités intellectuelles, de demander des comptes au pouvoir. Et là, c’est ce que le pouvoir n’aime pas, d’où l’hypothèse, que rappelait Luc à l’instant, à partir du 19e siècle, d’une discipline, d’un bio pouvoir, qui va s’exercer sur les circulations, sur les trajectoires, donc aussi bien l’hôpital, aussi bien la prison, l’asile, l’école, des espaces qui sont contraints, et qui, agissant sur les manières de se déplacer des corps, agissent, du même coup, sur les manières de penser.

Luc Fievet : On va donner une citation de Foucault sur ce que c’est que la discipline, c’est vraiment la notion centrale. Il disait de la discipline que c’était l’invention la plus importante de la modernité. « La discipline est une technique de pouvoir qui implique une surveillance constante et perpétuelle des individus. La discipline est l’ensemble des techniques en vertu desquelles les systèmes de pouvoir ont pour objectif et résultat la singularisation des individus. C’est le pouvoir de l’individualisation, dont l’instrument fondamental réside dans l’examen. L’examen, c’est la surveillance permanente, classificatrice, qui permet de répartir les individus, de les juger, de les localiser, et ainsi de les utiliser au maximum. À travers l’examen, l’individualité devient un élément pour l’exercice du pouvoir ». Donc, cette citation un petit peu longue, explique, en gros, un peu comment ça fonctionne. La discipline, on retrouve ces principes du panoptique qui est de diviser, de travailler sur chaque personne individuellement. Ce qu’il explique c’est que pendant l’Ancien Régime, l’individu n’était pas une notion à part entière, les gens appartenaient à leur village, à leur profession, à leur famille, et, sans ça, ils n’étaient rien du tout. Et notamment, quand on voulait punir quelqu’un, le bannissement était l’une des pires punitions qu’on puisse avoir. Il n’y avait guère que la peine de mort qui pouvait être pire que le bannissement. C’est-à-dire que se faire torturer, mutiler, c’était moins grave que d’être banni, parce que, à partir du moment où on n’était plus membre de son village, de sa famille, on n’était plus personne, on n’existait plus.

Et donc, la discipline a posé cette idée de travailler sur l’individu et l’examen c’est cette méthode qui consiste à faire des cases et à ranger des comportements des gens dans des cases qui sont pré-définies, qui sont en général grossières, qui vont simplifier, et qui vont permettre de classer, de dire qui sont les bons, qui sont les mauvais, et de faire travailler les gens là-dessus en les orientant, en disant vous devez acquérir tel et tel comportement qui correspondent aux cases qui permettent de vous juger et, également, de chiffrer tout ça. Aujourd’hui ce sont de choses qui sont vraiment complètement dans nos sociétés, dont on n’a pas nécessairement conscience. Si on voulait donner un exemple il y a la prison, l’hôpital, la caserne, etc. Pour moi, le supermarché est une très bonne illustration de ce que c’est que la discipline : on a des systèmes de surveillance, des caisses, avec des travaux de statistiques sur les caissières, un langage qui doit être formalisé, un uniforme. Les clients eux-mêmes sont quadrillés par, notamment, les cartes de fidélité qui permettent de savoir ce qu’ils consomment, etc. Tout ça est vraiment très pertinent encore aujourd’hui. Foucault a réussi à décrire ça de façon vraiment admirable.

Véronique Bonnet : Et non seulement il décrit cette discipline, cette manière d’endiguer, de canaliser, et de faire jouer contre l’autonomie un pouvoir qui garde pour lui le savoir, mais en plus, Foucault théorise une notion qui est la notion de ligne de fuite ou la notion d’hétérotopie. C’est-à-dire il se demande si, dans cet espace contraint, il est encore possible de faire un pas de côté ou d’avoir un certain recul, et il prend une très belle image qui est l’image de la Nef des fous. Au Moyen Âge, la Nef des fous était un bateau sur lequel [allaient] ceux qui avaient des formes de logique qui n’étaient pas habituelles,

Luc Fievet : Le panneau qui est tombé derrière nous était une parfaite illustration d’hétérotopie.

Véronique Bonnet : Voilà. Vraiment il y a chez Foucault une image qui est magnifique, donc à propos de ce navire qui parle directement aux internautes que nous sommes : « Le navire c’est l’hétérotopie par excellence. Dans les civilisations sans bateaux, les rêves se tarissent, l’espionnage y remplace l’aventure, et la police les corsaires ». Et là tout est dit.

Luc Fievet : Par rapport à tout ce que Foucault a pu dire et par rapport à l’avènement de l’informatique telle qu’on la connaît aujourd’hui, il y a quelque chose d’assez important, c’est-à-dire qu’il y a cette question de discipline, formalisée par Foucault, et aujourd’hui on pourrait parler d’une hyper discipline, parce que, dans le modèle du panoptique, le prisonnier est observable, potentiellement observable à tout moment, mais il reste quand même tributaire de la présence de quelqu’un pour l’observer. Et on a vu dans les systèmes autoritaires ou totalitaires que, eh bien, à moins de mettre un policier derrière chaque citoyen, sachant que chaque policier aura besoin lui-même d’avoir un policier derrière lui, on ne peut pas, constamment, surveiller tout le monde. Or, aujourd’hui, avec tout ce qu’on passe comme informations sur les réseaux, avec le big data, avec le traitement automatique des données, reconnaissances faciale, analyse du langage naturel etc, et l’enregistrement de tous ces éléments, on est dans un système où la surveillance est constante, générale, donc sur tout le monde, constante, et n’oublie rien, puisque toutes ces informations-là peuvent être stockées. Donc, aujourd’hui, ce modèle de Foucault est extrêmement pertinent, mais on peut considérer qu’il est, aujourd’hui, potentiellement poussé à quelque chose de bien plus sophistiqué, bien plus systématique, et, aussi, bien plus précis, puisque, évidemment, on arrive à connaître vraiment des menus détails dans les comportements des gens.

Véronique Bonnet : Tu parles, par exemple, ici, des traquenards technologiques ou des portes dérobées qui sont encore plus impitoyables que les couloirs de prison, d’une certaine manière. À cette référence à Foucault, je pense qu’il ne faut pas manquer d’insister sur une forme de clairvoyance, parce que lui, il parle beaucoup de réseaux. Il dit que la manière d’exister est en train de se modifier, et, bien sûr, il n’a pas prévu que ce qui est né libre, l’Internet, qui est acentré, qui permet, théoriquement, à quiconque d’accéder, où qu’il soit, à quoi que ce soit, assez rapidement va faire l’objet de confiscation, va faire l’objet, donc, de balises, que lui-même, par analogie, a pensé à propos de la technologie du 19e et du début du 20e siècle.

Luc Fievet : Notre troisième étape, c’est Edward Snowden. Edward Snowden est né juste un an avant 1984, en 1983, et, on peut le dire sans exagérer, c’est un héros. Il a risqué sa vie, et la risque encore, pour le simple fait d’avoir montré, en tout cas, révélé au monde l’ampleur de la surveillance du programme PRISM, américain, de la NSA. Et c’est une figure intéressante, parce qu’il a réussi, tout seul, ou presque, à passer au travers des mailles du filet et donc à échapper à cette hyper discipline dont on parlait, qui semble absolument implacable. Cet individu, héroïquement, arrive, finalement, à casser le système ou en tout cas à lui tailler une croupière et c’est quelque chose d’admirable.

PRISM, il faut en parler, c’est un système, une sorte de programme de la NSA, de surveillance massive de la population. En gros, ils ont un certain nombre de cibles qui les intéressent, alors c’est beaucoup d’espionnage industriel ou diplomatique. Ils ont des gens intéressants, donc des chefs d’État, des décideurs économiques et ils vont surveiller jusqu’à trois niveaux de relation à partir de ces personnes-là. C’est le principe des three hops, les trois sauts, et, évidemment, trois niveaux de relation, la personne qui connaît la personne qui connaît la personne qui connaît la personne, ça fait beaucoup, beaucoup de monde, ça fait des millions d’individus. Donc c’était une des révélations assez fracassante de ce que Snowden a pu nous faire connaître.

Véronique Bonnet : Pour avoir une unité d’échelle, on a idée de la surface de ce que prendraient les armoires de la Stasi ?

Luc Fievet : Effectivement, c’est un travail que certaines personnes ont fait. Elles ont montré, si on fait ça sur Paris, que les archives de la Stasi tiendraient, dans des armoires standardisées, à peu près sur le Champ de Mars, à peu près la surface de l’équivalent du Champ de Mars, à Paris. Si on devait mettre en format papier, dans les mêmes armoires, les archives de la NSA en 2013, déjà il y a deux ans, la surface occupée partirait de Paris et irait jusqu’au golfe d’Aden. Donc on est sur des proportions complètement hallucinantes, qui montrent l’ampleur de la surveillance et des données qui sont collectées.

Une chose, importante aussi, c’est que ces informations, on l’a vu dans « 1984 », c’est le totalitarisme, ce sont des gens qui meurent et ce qu’on dit souvent, ce qu’on entend, souvent, c’est de dire « oui, mais on peut me surveiller, je n’ai rien à me reprocher ; on n’est pas dans un système totalitaire, etc ». Effectivement, dans le monde occidental, cette surveillance ne tue personne. Ce n’est pas le cas dans quelques pays dans le monde, où les États-Unis font tourner des drones, toutes leurs écoutes leur servent à trouver des cibles, et les drones, autre système panoptique qui tournent pendant des heures au-dessus de ces coins-là, cherchent des cibles et vont les bombarder. Évidemment, avec eux, les voisins de ces cibles-là vont périr, ces fameuses victimes collatérales, un mot de novlangue, pure et dure, montre que cette question de la surveillance, elle n’est pas sans conséquences, des gens meurent, toutes les semaines, de cette surveillance. Et elle a également des conséquences pour nous, même si elles ne sont pas aussi dramatiques.

Véronique Bonnet : Des enjeux militaires donc, des enjeux politiques, aussi, puisque ces métadonnées, qui sont récoltées par ce qu’on appelle les filets dérivants, peuvent très bien ne pas être immédiatement analysées, mais constituent comme des épées de Damoclès. Si celui-là, un jour, a mis sur Facebook une photo de lui après une fête entre amis, ou si tel mail, posté un jour de colère, est ainsi mis en réserve, c’est vrai que, si plus tard, il décide de se présenter à un poste de responsabilité, à des élections, peut-être, alors, si on veut lui barrer la route y aura-t-il des éléments déterminants qui l’amèneront à renoncer à ses projets. Des enjeux commerciaux, également, puisqu’il va de soi que ce big data peut, dans des contextes où on va se disputer des marchés, pas simplement des territoires, mais des marchés, va permettre des avancées qui seront décisives. Il y a aussi des connexions liées à des capitaux.

Luc Fievet : Une des choses, aussi, intéressante, c’est la façon dont la NSA a travaillé avec d’autres services d’espionnage, au travers du monde, en faisant des partenariats, en échangeant des informations. La France, notamment, a abondamment participé en espionnant, plus préférentiellement, par exemple, l’Afrique du Nord où elle a pas mal de relais. Et on a appris, également, que l’Allemagne a espionné la France, mais Angela Merkel a été espionnée par la NSA. Et donc on voit comment la NSA, qui est au sommet de la pyramide et qui a le plus d’informations, finalement détient le pouvoir, et arrive à manipuler les différents acteurs du milieu pour qu’ils travaillent pour elle. Et donc, là encore, ce contrôle du savoir montre bien que ça a une conséquence sur le pouvoir. L’autre élément, c’est la loi qu’on a chez nous, maintenant, en France, puisque cette question de surveillance massive a fait des émules, chez nous, et on a nos petites boîtes noires qui permettent à nos services secrets d’espionner, de filtrer, enfin de filtrer, en tout ça de contrôler l’ensemble de ce qui se passe sur Internet chez nous. En tout cas c’est l’objectif.

Véronique Bonnet : C’est vrai qu’on est dans un paradoxe puisqu’on pense à l’histoire de ces belles démocraties que sont la France et les États-Unis. Quand on pense, donc, à la figure de Snowden, il est très étonnant – alors on va dire au mot près, au lexique près- dans les déclarations de Snowden ce qu’on trouve dans les textes fondateurs des pères de la démocratie américaine. Je donne un exemple, le 30 août 2013 à Berlin, donc juste après cette décision, à l’âge de trente ans, de tout risquer pour lever le voile sur ce qui se faisait, voilà ce que déclarait Edward Snowden : « Tous les individus et les organisations, dans d’innombrables pays, partout dans le monde, qui ont réussi à surmonter les barrières linguistiques et géographiques pour se rassembler et défendre le droit des citoyens à la vérité et à la valeur de la vie privée ». Et voilà ce qu’écrivait Jefferson, l’un des pères fondateurs des États-Unis d’Amérique : « La liberté licite et l’action non entravée, selon notre volonté, dans les limites dessinées autour de nous par les droits égaux d’autrui. Je n’ajoute pas dans les limites de la loi, parce que celle-ci n’est souvent que la volonté du tyran, et il en est toujours ainsi quand elle viole les droits des individus ». On trouve ce paradoxe-là.

Et on le trouve, d’ailleurs, ce paradoxe-là, dans les mails qu’envoie Richard Stallman. Richard Stallman, dont Edward Snowden utilise les logiciels libres, pour, donc, contacter les journalistes et transmettre les différents éléments, puisque Richard Stallman, lorsqu’il envoie un courrier, indique qu’au cas où ce courrier tomberait sous les yeux, par inadvertance, de telle ou telle instance de surveillance, alors il serait bien que les membres de ces instances s’inspirent de l’exemple de Snowden pour lutter contre tous les ennemis, qu’ils soient extérieurs ou intérieurs.

Luc Fievet : Effectivement, comme tu le dis, Snowden, pour réussir ce tour de force consistant à contourner cette surveillance massive, a utilisé des logiciels libres. Donc le Logiciel Libre, formalisé par Richard Stallman dans les années 80, bizarrement autour de 84, pas loin, et donc c’est bien parce qu’il a du logiciel libre, une informatique qu’il maîtrise, dans laquelle il a confiance, qu’il peut se permettre de faire cette action-là.

Richard Stallman est notre quatrième et dernière étape. C’est lui qui a formalisé les principes du logiciel libre et c’est arrivé, encore une fois un an avant 1984. En 1983, il lançait le projet GNU, consistant à construire un système d’exploitation entièrement libre. Donc le Logiciel Libre, en quoi ça consiste ? C’est une informatique dont on est maître plutôt que d’être maîtrisé par elle. Et l’idée c’est d’avoir quatre libertés : la liberté d’utiliser l’informatique, les logiciels, à ce que l’on veut ; la liberté d’accéder au code source qui est, en quelque sorte, la recette de cuisine du logiciel, savoir comment il fonctionne en réalité ; donc le droit de l’étudier, le droit de le modifier et le droit de le redistribuer. Stallman avait lancé ce mouvement-là au début des années 80, parce que c’est à cette période-là que sont arrivées les licences dites propriétaires, qui commençaient à mettre des droits exclusifs sur le code source, et ça lui a semblé une nécessité de réagir par rapport à ça.

Une des grandes forces du mouvement initié par Richard Stallman, c’est d’être très vertical, c’est-à-dire qu’il a ses bases philosophiques, que tu citais tout à l’heure, qui vont chercher, notamment, du côté des pères fondateurs américains, mais il a, également, travaillé, avec d’autres, à la mise en place d’outils juridiques, donc de licences spécifiques, donc pour avoir quelque chose qu’on puisse défendre devant un tribunal, et après ça, il a réuni des gens pour faire du logiciel, pour coder effectivement. Donc on a vraiment un mouvement qui va de la théorie, de la philosophie, de l’éthique, jusqu’à la pratique et on a des logiciels qui tournent, effectivement, et, aujourd’hui, le Logiciel Libre est vraiment très important. Et, de façon assez paradoxale, les GAFAMs, donc les grosses sociétés comme Google, Amazon, Facebook, etc, qui espionnent abondamment les gens, utilisent massivement du logiciel libre. Elles ont parfaitement compris l’intérêt qu’il y a à utiliser ce genre d’informatique, mais elles l’utilisent pour leur propre avantage, alors que le projet initié par Richard Stallman parle bien de la liberté de l’utilisateur, de tous les utilisateurs.

Véronique Bonnet : C’est vrai que la force de proposition, aussi bien donc de la FSF, la Free Software Foundation, de Richard Stallman, et pour l’espace francophone, de l’April, c’est de discerner ce qui est grave derrière ce qui a l’air anodin. Il est, apparemment, anodin qu’une imprimante arrête de fonctionner ; il est anodin que l’utilisateur, qui a pourtant acheté un logiciel, ne puisse s’en servir que dans une certaine direction, et je dirais que c’est en ce sens que Richard Stallman rejoint cet esprit de vigilance qui, aussi bien, l’esprit d’observation d’Orwell, aussi bien ce sens du concept de Foucault, parce qu’il y a, chez lui, un accent qui est mis sur l’autonomie, sur l’activité, sur la marche. Il s’adresse, donc, à des internautes qui sont acteurs de leur informatique et acteurs, en même temps, de leur vie. Et, si j’avais un rapprochement à faire avec un philosophe, je dirais qu’il y a chez Richard Stallman, comme chez Rousseau, une crainte de ce que serait la passivité d’une forme de spectacle qui en resterait à des usages qui sont prédéterminés, qui sont calibrés, pour ne laisser qu’une certaine initiative et faire disparaître toutes les autres.

Luc Fievet : Ce qui est intéressant, là-dedans, c’est qu’on va pouvoir faire le lien avec Foucault, et montrer comment ce modèle participatif où on s’implique, où on fait, où on est maître de ce qu’on fait, où on est acteur, est une façon de, finalement, détricoter la discipline qui, justement, propose des modèles et des cases toutes faites, et qui va, par l’examen, par le jugement, imposer aux gens de rentrer dans ce système-là. Et, autant on peut faire un parallèle entre, justement, Foucault et les GAFAMs, et ces systèmes qui vont réduire l’utilisateur au rang de consommateur, l’informatique libre, le Logiciel Libre, constituent un antidote, pour parler avec un terme un peu philosophique, donc une sorte de contre-modèle, et qui a l’avantage de fonctionner. C’est-à-dire que ce ne sont pas uniquement des grandes théories qui sont avancées, et de grands idéaux, c’est que le logiciel, à l’instar de la terre, « et pourtant il tourne ! », il existe, il est là et Stallman et les gens qui l’ont suivi, il n’est pas tout seul, évidemment, ont démontré qu’on peut le faire, et ils l’ont fait.

Véronique Bonnet : Je dirais qu’il s’agit à la fois d’un usage élargi, à savoir, si les quatre libertés permettent une forme de partage, une forme d’avancée puisqu’on va pouvoir accéder au logiciel, l’étudier, l’améliorer, redistribuer des copies qui ont été majorées, qui ont été bonifiées, il me semble que c’est aussi un élargissement existentiel, puisque, à la fois, il y a une forme de droit de regard. Je pense que c’est la notion de droit de regard qui fait le lien, assez bien, entre ces quatre figures que nous avons évoquées. Droit de regard que donne l’informatique libre, alors que même que les pires fictions, par exemple celle d’Orwell, pensent un regard qui est arrêté, un regard qui est aveuglé. Regard au sens où le savoir doit être un contre-pouvoir lorsqu’il le faut, et regard, droit de regard que Snowden donne aux citoyens qui veulent bien faire usage des repères qu’il a donnés, de façon à être dans une méfiance, me semble-t-il.

Luc Fievet : Il y a une chose, chez Stallman, qui est assez fabuleuse, c’est un texte qu’il a écrit en 1997, qui s’appelle « Le droit de lire », qu’il avait écrit, à l’époque, pour essayer de faire comprendre les effets néfastes de l’informatique propriétaire, ou privatrice, comme il aime le dire, et en montrant qu’est-ce que ce serait que de lire des livres si on souffrait des mêmes limitations que dans le monde informatique. Or, avec les liseuses et les DRM, tels que Amazon sait en produire maintenant, eh bien, cette fiction est devenue réalité.

Véronique Bonnet : Il me semble qu’un texte prolonge assez bien ce «  droit de lire, c’est un texte qui est écrit en octobre 2013, et qui s’appelle « Quel niveau de surveillance la démocratie peut-elle endurer ? », parce que, dans ce texte, il est question de ce qu’on décide de garder pour soi. Est-ce tout le monde, est-ce que toute la planète, a besoin de savoir ce que je lis, pourquoi je le lis, à qui je prête ce que je lis ? Est-ce que les différents fichiers des usagers des bibliothèques ont à tomber entre n’importe quelles mains ? Et c’est vrai que dans ce texte-là, Richard Stallman conseille de disperser nos données, essayer de rendre plus difficile, et là il écrit après les révélations de Snowden, la récolte de métadonnées, ne serait-ce que, par exemple, en chiffrant ce que nous échangeons, ne serait-ce qu’en évitant de tout stocker sur un même fichier. Avoir recours, pourquoi pas, à l’écrit pour certains éléments qui doivent nous rester propres. Et il semblerait que ce texte, « Quel niveau de surveillance la démocratie peut-elle endurer ?’ » ait été tout particulièrement en vigueur cette dernière semaine.

Luc Fievet : Richard Stallman vient souvent en France. Il s’intéresse à la philosophie et a aussi découvert les Lumières. Et une des choses intéressantes, c’est que tout américain qu’il soit, il a trouvé dans notre devise nationale, liberté égalité, fraternité, la parfaite illustration du Logiciel Libre, de ce qu’il a toujours considéré être le Logiciel Libre. Et aujourd’hui, voilà c’est une des choses, c’est une des pistes qu’on voit et qui nous semble être une alternative et une issue positive à ce qui nous menace, c’est qu’il y a moyen de travailler ensemble, d’avoir de l’enthousiasme, d’avoir envie de partager, et de construire des choses en commun, plutôt que de, simplement, rentrer dans le moule, ou avoir peur, et passer son temps à craindre ce pourrait nous tomber dessus.

Véronique Bonnet : Est-ce qu’on peut dire que les deux 1983, neutralisent 1984 ?

Luc Fievet : On l’espère. Effectivement on a 1984 à la mode Orwell et à la mode Foucault, qui nous décrivent deux mondes assez peu satisfaisants, et on a deux 1983, donc Snowden et son courage, et Stallman avec son projet. Donc choisissons 1983 plutôt que 1984.

Véronique Bonnet : Et maintenant ceci vous regarde !

 

>>> Source @ https://www.april.org/1984-societe-de-surveillance-et-libre-v-bonnet-l-fievet

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