Vous adorez Harry Potter, Hunger Games, Twilight, Le Seigneur des Anneaux, Percy Jackson, Divergent et tant d’autres, jusqu’ici rien d’anormal. Sur votre temps libre, vous passez des heures à imaginer et à écrire de nouvelles aventures de vos personnages préférés, à inventer des relations amoureuses jamais évoquées par les auteurs originaux (quelquefois, au grand dam des fans), à réécrire un évènement canonique de l’univers du point de vue d’un autre protagoniste… bref, vous écrivez de la fanfiction et vous adorez ça (comme je vous comprends).  Nous sommes nombreux à regretter la fin d’une série, à déplorer le traitement de tel ou tel personnage ou simplement à vouloir prolonger le plaisir d’une immersion en terres fictionnelles qui a changé notre vie à tout jamais.

Malheureusement, j’ai une mauvaise nouvelle pour vous : votre passion est illégale. Vous avez bien lu. Selon le Code de la Propriété Intellectuelle, qui régit le cadre de l’application du droit d’auteur, publier une fanfiction n’est pas une pratique autorisée par la loi. C’est votre passion ? Je comprends votre désarroi. Sachez cependant que dans l’absolu, votre passe-temps favori pourrait vous coûter cher.

Quand un auteur ou une autrice écrit un livre, un film, une série, la société lui accorde des droits d’auteur sur son œuvre. En gros, cela signifie qu’il ou elle est le seul propriétaire de l’œuvre jusqu’à sa mort (et après lui ou elle, ses héritiers en auront les droits pendant 70 ans après la date de sa mort) et décide de ce qui se fait ou non autour de l’exploitation de cette œuvre. Si vous voulez écrire une fanfiction autour de Miss Peregrine et les enfants particuliers, vous devez d’abord demander l’autorisation (et éventuellement payer des droits) à Ransom Riggs. C’est la loi.

L’article L122-5 du Code de la Propriété Intellectuelle ne fait qu’une exception à cette règle impitoyable : la parodie, le pastiche et la caricature. En d’autres termes, vous avez le droit d’écrire une version comique de Star Wars. Mais il faut que ce soit clairement une parodie, et donc quelque chose de drôle. Une version érotique d’Harry Potter n’est donc pas une parodie. Il faut que ce soit rigolo. Et encore, ce sera au tribunal d’en décider. Car oui, l’auteur peut quand même vous attaquer en justice s’il estime que votre parodie n’est pas assez parodique. C’est ce qui est arrivé à Gordon Zola et à sa parodie de Tintin (heureusement le tribunal, après avoir donné raison aux ayant-droits de Tintin, a finalement revu son jugement en appel). Donc même avec la parodie, vous n’êtes pas à l’abri.

Vous allez me dire : « Alors comment ça se fait qu’il existe autant de sites qui publient de la fanfiction ? Ils sont tous illégaux ? » Et je vous répondrai que oui, ils sont tous illégaux, car ils exploitent des univers protégés par le droit d’auteur et qu’à ce titre et sauf mention contraire explicite, toute utilisation / exploitation d’un univers protégé par le droit d’auteur est soumise à autorisation (ce qui la plupart du temps équivaut à signer un gros chèque au détendeur des droits ou à se voir opposer un NON saignant et définitif). Des portails tels que fanfiction.net – pour ne citer que lui – sont simplement tolérés ou ignorés par les détendeurs de droits, qui disposent d’un droit de vie ou de mort sur eux. Dans la pratique, quand les œuvres sont diffusées gratuitement sur internet, c’est à dire quand aucune transaction commerciale n’est effectuée lors de la diffusion de l’œuvre, les ayants-droit tolèrent ou font semblant de regarder ailleurs. Mais attention, hors de question de vendre votre fanfiction ! Vous risqueriez très gros. D’ailleurs, l’usage commercial peut lui-même se discuter : si par exemple vous diffusez votre fanfiction sur votre blog et que ledit blog diffuse des publicités, les ayant-droits pourraient parfaitement vous dire qu’il s’agit d’une utilisation commerciale de leur œuvre ! Eh oui, de l’argent est généré via les pubs à chaque lecture de votre fanfiction…

Pour résumer, si J.K Rowling n’encourageait pas la fanfiction comme elle fait et qu’elle avait préféré dire que son univers devait rester sa seule propriété, elle aurait très bien pu faire envoyer un mail au site en question pour lui demander d’effacer la section Harry Potter. Certains auteurs, comme Anne Rice (Chronique des Vampires), Diana Gabaldon (Outlander) ou G.R.R. Martin (Game of Thrones), sont officiellement opposés à toute forme de fanfic. S’ils leur prenaient donc l’envie de supprimer vos œuvres, ils seraient parfaitement en droit de le faire au nom du respect de leur droit moral.

Le droit moral, c’est quoi ? C’est le droit pour le créateur original d’une œuvre de juger si une œuvre dérivée de la sienne (une fanfic est donc un bon exemple d’œuvre dérivée) porte atteinte à l’image de la sienne. Imaginons : vous trouvez qu’Edward Cullen et Jacob Black feraient un joli couple et vous décidez d’en faire une histoire. Si Stephenie Meyer tombe sur votre histoire sur internet et qu’elle estime que cette romance porte atteinte à son œuvre, elle peut demander sa suppression et, dans l’absolu, vous attaquer en justice pour demander réparation du préjudice.

Amazon, avec son service Kindle Worlds, a récemment tenté de créer une sorte de portail de fanfiction officiel : en résumé, Amazon négocie un pourcentage directement avec les détenteurs des droits des licences et autorise les auteurs à publier et vendre des fanfictions issus de ces univers, mais uniquement sur Amazon et dans des conditions tarifaires spéciales : la moitié de vos revenus d’auteur revient au détenteur des droits. En l’absence de grosses licences (les plus connues sont Veronica Mars, Gossip Girls, Vampire Diaries, Pretty Little Liars ou Silo), le succès n’est d’ailleurs pas vraiment au rendez-vous.

Vous ne pensiez faire aucun mal en publiant des fanfictions ? Désolé de vous décevoir : au regard de la législation en vigueur au sujet du droit d’auteur, vous êtes un malfaiteur, un bandit de grand chemin, voire même un voleur. Internet a pourtant bouleversé la manière dont nous appréhendons les univers de nos auteurs préférés : même illégales, fanarts et fanfictions sont désormais des pratiques très répandues sans lesquelles les fans se sentiraient exclus des univers qu’ils contribuent pourtant à enrichir. Le monde continue de tourner. Il est donc temps que tout cela change aussi.

Alors qu’est-ce qu’on peut faire ?

Si comme moi vous pensez qu’on devrait avoir le droit de publier des fanfictions, de s’emparer d’univers que l’on aime pour se les rendre encore plus personnels, de s’y amuser, d’y fantasmer, de les revivre autrement, alors il n’y a pas 36 solutions : il faut militer pour une modification du droit d’auteur et du Code de la Propriété Intellectuelle, pour par exemple faire inscrire dans la loi l’autorisation des usages non-commerciaux d’une œuvre, et le droit de la remixer. Eh oui, militer pour la refonte du droit d’auteur n’est pas toujours un truc de geek : nous sommes tous concernés ! Celles et ceux qui écrivent des fanfictions doivent s’emparer de ce sujet, en parler autour d’eux et militer pour que ça change. Sinon, cette pratique continuera de n’être que vaguement tolérée et risquerait de disparaître du jour au lendemain !

Pour ma part, je soutiens la Quadrature du Net, une association de défense des droits des citoyens sur internet, qui se bat justement pour avancer sur le sujet du droit d’auteur. J’ai aussi clairement pris parti pour la députée européenne Julia Reda lorsqu’elle a défendu auprès de la Commission européenne l’urgence de réformer le droit d’auteur, notamment pour ces raisons.

C’est un sujet sur lequel tous les auteurs de fanfictions doivent être informés, car nous avons besoin d’eux pour faire changer les choses.

Et vous, qu’en pensez-vous : les fanfictions devraient-elles être autorisées par la loi ?

 


SOURCE @ https://page42.org/fanfictions-passion-illegale/

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