8 minute(s) de lecture

18137312456_fd83cd920d_k

Il existe à Berlin une librairie dont j’ai déjà dû vous parler un jour. Outre le joyeux fourre-tout qui fait office de décoration et l’ambiance chaleureuse qui se dégage invariablement de tout « second-hand shop », le principe est un peu particulier : on peut acheter les livres à un prix fixé par la couleur de la fiche à l’intérieur de chaque ouvrage et décider de les garder, ou bien on peut choisir de les rapporter après l’achat et s’en voir rembourser le prix moins un euro. Il faut dire que la propriétaire tient à ses livres, puisqu’elle a monté son magasin avec sa propre bibliothèque devenue trop envahissante pour tenir dans son appartement. Elle affichera d’ailleurs une mine légèrement déçue si vous dites ne pas compter rapporter l’ouvrage : car ici, il s’agit davantage de bâtir une communauté que de faire du commerce de papier. Pas étonnant que cet endroit s’appelle Another Country. Passez-y faire un tour si vous êtes à Berlin.

Je repense toujours à cette librairie quand je constate, aussi bien dans la presse que dans mes propres usages, qu’on s’attaque méthodiquement à ce qui fait qu’en tant que client on « possède » une œuvre de l’esprit. Notez les guillemets, parce qu’on ne possède jamais réellement une œuvre de l’esprit autre que celles qu’on aurait pu soi-même créer. À moins qu’elle l’ait spécifié à travers une licence d’utilisation ou qu’elle en ait cédé l’exploitation à un tiers (un éditeur, par exemple), les droits moraux et patrimoniaux d’une œuvre appartiennent toujours à la créatrice originale. Ce qu’on entend par « posséder »  du point de vue de l’acheteur, c’est la propriété du support physique, ou parfois la concession de sa licence d’utilisation. C’est le livre papier dont vous avez fait l’achat, neuf ou d’occasion, un disque vinyle, un Blu-Ray ou encore une boîte de jeu vidéo. Ce que vous tenez entre les mains quand vous sortez du magasin.

Il y a quelques années, tout était (un peu plus) simple. Puisqu’on était obligé d’en passer par un support physique pour transmettre une œuvre, il fallait bien mettre quelque chose entre les mains de l’acheteur. Ce quelque chose, grâce à la notion d’« épuisement des droits », pouvait si on le souhaitait être transmis à un tiers ; comprenez, vous avez le droit de le revendre à quelqu’un d’autre, qui aura lui-même le droit de le revendre à quelqu’un d’autre. Même si le contenu de l’œuvre appartient à l’artiste, ce que vous feriez du support était de votre ressort.

Mais la dématérialisation en décide aujourd’hui autrement, et on assiste à une bataille discrète, quoique particulièrement bien organisée, pour mettre à bas ce principe :

  • les services de streaming, qu’ils soient musicaux ou cinématographiques, prennent définitivement leur essor dans les usages. Ces services vous permettent de regarder un film ou d’écouter de la musique sans en posséder le support physique ou immatériel (le fichier .mp3 sur votre disque dur). Pourtant, il est absurde de dire que le streaming s’oppose au téléchargement : votre épisode de Breaking Bad ou votre chanson de Christine and the Queens est bel et bien téléchargé sur votre smartphone ou votre ordinateur, sans quoi vous ne pourriez pas en profiter. C’est juste que le concepteur de l’écosystème a en quelque sorte apposé un DRM pour que vous ne puissiez pas accéder et manipuler le fichier en question.
  • dans le livre, les services de streaming pointent — un peu plus timidement — le bout de leur nez. C’est une question de temps avant que ceux-ci ne décollent véritablement, ça viendra sans doute. Le livre est déjà assez réfractaire à la base au principe de dématérialisation, mais les barrières sautent peu à peu.
  • l’application de licences d’utilisation se généralise, et notamment dans le livre où, quand vous achetez un livre chez un revendeur du type Amazon ou Apple, on vous concède l’usage du livre (ou plus généralement du fichier) d’un temps qui va de votre achat à votre mort, en gros. Vous n’êtes pas autorisé à transmettre la propriété de l’ouvrage, et vous ne pouvez donc pas léguer quoi que ce soit à vos enfants ou à vos proches, par exemple. Heureusement, certains distributeurs et éditeurs indépendants font encore l’effort de proposer des œuvres libres de DRM, et donc parfaitement prêtables ou cessibles.
  • dans le jeu vidéo, on passe de plus en plus par le dématérialisé et par le principe d’activation par code à usage unique, en conséquence de quoi le jeu est en quelque sorte bloqué sur la machine de son utilisateur et impossible à revendre. Face à la grogne des joueurs, la Ministre de la Culture Fleur Pellerin  a affirmé, malgré la jurisprudence, vouloir soutenir l’utilisation des DRM sur les jeux vidéo.

Les exemples de cette lente mutation pourraient être égrenés encore longtemps qu’on n’en serait pas plus avancés. Les industries culturelles parviennent, petit à petit, à faire entrer dans le cerveau des politiques, mais aussi des utilisateurs, que ce dont ils font l’achat ne leur appartient pas — aussi bien contenu que support —, mettant à mal la notion d’épuisement des droits.

Que dit cette bascule de notre rapport à la création ?

D’abord, il traduit une peur. Face à une facilité d’usage et de partage accrue, les créateurs et les éditeurs éprouvent une angoisse presque tangible à l’idée de voir se répandre les œuvres sur le net. Quelque part ils n’ont pas tort, puisque c’est exactement ce qui se produit — streaming, DRM, licences ou pas. On pourrait juste dire que leurs efforts jusqu’ici se sont montrés un peu vains à contrecarrer cette pratique des internautes (j’irais presque jusqu’à dire que cela ne ferait que l’accentuer — syndrome de la boite de Pandore qu’on meurt d’envie d’ouvrir).

Ensuite, elle nous fait voir le monde que les industries culturelles rêvent pour leurs consommateurs : un écosystème « sécurisé » (de leur point de vue seulement, puisque du nôtre, il s’agira seulement d’un aspirateur à données personnelles qui leur permettra de nous envoyer davantage d’offres mieux ciblées) dans lequel « l’utilisateur ne peut rien faire de mal ». En échange d’un peu de facilité d’usage, nous abandonnons donc un pan entier du Code de la propriété intellectuelle aux industriels du secteur.

Enfin, cela traduit ce que ces industries pensent réellement de nous en tant que consommateurs et utilisatrices : nous ne sommes ni plus ni moins que les coupables a priori d’un crime en puissance. Considérer ses clients comme des voleurs n’est pas la meilleure manière, à mon sens, de faire du commerce ou encore d’établir cette relation de confiance si chère aux adeptes du marketing et du branding. Cette confiance n’est plus gagnée : elle est arrachée de force, extorquée par la ruse et le non-dit, et surveillée de près. Car les DRM s’invitent aussi nativement sur vos appareils et dans vos logiciels désormais, qu’il s’agisse bientôt de vos navigateurs internet ou de vos systèmes d’exploitation, comme Windows 10.

Dans un futur si proche qu’il est déjà là, vos smartphones seront capables de savoir si vous détenez la licence d’utilisation du fichier .mp3 que vous avez copié dessus. Si ce n’est pas le cas — que vous l’ayez téléchargé illégalement, emprunté à un ami, trouvé dans la rue ou je ne sais quoi —, attendez-vous à du grabuge. Dans le meilleur des cas, ils l’effaceront de votre disque dur. Dans le pire des cas, ils transfèreront l’infraction à une autorité chargée de réprimer : vous recevrez alors une menace de poursuites judiciaires, assortie d’une injonction à payer tout de suite pour éviter toute procédure (c’est ce qui se passe déjà en Allemagne).

Les œuvres nous construisent. Elles construisent notre intellect, mais aussi notre personnalité. Elles nous forgent depuis l’enfance. Avec la généralisation de telles pratiques, on s’expose à laisser les intérêts financiers modeler cette formation, s’y immiscer lentement. Outre l’inévitable nivellement culturel qu’une telle menace rend possible, je ne suis pas certain d’avoir envie per se que ce futur s’ancre encore davantage dans notre quotidien. La relation entre un artiste et son public a toujours été à double sens. Nous sommes en train d’inventer un monde où la création n’est plus qu’une rue à sens unique, où les flux ne vont que dans une direction. C’est le meilleur moyen de voir cette rue se transformer, à terme, en poubelle pour cerveaux.

Photo d’illustration : Tony Webster (CC-BY, via Flickr)


>>> Source @ http://page42.org/a-qui-appartiennent-vraiment-nos-livres-disques-films-et-jeux-video/

more