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Ce n’est plus qu’une question de temps. Bientôt le cadavre sera froid. On l’enterrera sans cérémonie ni regrets. Internet est mort. C’est nous qui l’avons tué. Bien sûr il bouge encore ; certains même disent que la maladie dont il souffre peut être vaincue, qu’il peut être sauvé. Ce serait espérer en vain. Un espoir tout juste bon à endormir un peu la douleur de pressentir, au fond de nos tripes, la disparition de ce qui nous fut cher.

Car les projets que nous avions pour lui rejoignent un à un le néant qui les a vus naître : malgré nos combats, humanisme, empathie, protection de la vie privée, partage des savoirs et des richesses s’effacent progressivement derrière la peur de l’autre, la colère et la haine, mais aussi derrière la surveillance générale, la commercialisation de tout, l’enfermement des ressources et la chasse au commun. La connexion http est devenue un poids dont nous sommes lestés — syndrome-de-stockholmisés. Mourir n’est pas un mal. Nous mourons tous un jour. Imaginer l’ailleurs, le lendemain, le comment-faire, c’est autre chose. Nous en sommes là.

Je mesure mon ridicule : il n’y a qu’un écrivain pour annoncer la mort d’internet sur internet. Mais je ne fais qu’utiliser les moyens mis à ma disposition, comme chacun le fait. En écrivant ces lignes, je dresse un constat. Mon propre constat. Je ne cherche à convaincre que moi-même, s’il le fallait encore.

Nous avons laissé le réseau devenir une poubelle, que nous avons remplie de nos pires travers, de nos dégoûts, de nos colères. Nous aurions pu élever le beau à la plus grande échelle : nous l’avons cantonné à l’ombre, aux zones d’inconfort, là où peu osent poser le pied de peur de trébucher. Internet, dans sa presque-globalité, n’est plus un outil de communication, mais de propagande et de conflit. C’est un endroit conçu structurellement pour hurler. Defective by design.

Quoi faire alors, partir ou rester ? demanderont les amateurs de bichromie. Je ne vais nulle part : j’ai toujours été assis là, à l’abri dans ma maison numérique, vous savez où me trouver. Ce site est un bateau lancé en pleine tempête. Il n’a pas d’autre ambition que celle de ne pas couler, pour le moment. Face aux censures, face à la surveillance, face à la montée de l’extrême-droite, qui sait combien de temps nous tiendrons la vague ?

Je ne me fais aucun souci pour le successeur d’internet. Le prochain réseau aura un maillage dense, le plus dense qui aura jamais existé, et il sera infaillible. Nous y serions probablement tous greffés, de gré ou de force, et certains résisteront — peut-être en vain car la déconnexion sera dès lors perçue comme suspecte. La connexion nous constituera, prendra part à la construction de notre identité davantage encore qu’elle ne le fait aujourd’hui. Pour ceux qui le voudront, nous aurons beaucoup à penser, beaucoup à comprendre. Mais nous serons très peu à le vouloir. Internet est un miroir. Le fil de nos réseaux sociaux reflète ce que nous sommes. J’ai compris ça très tard, trop tard peut-être. Nous ne faisons pas internet : c’est lui qui est nous et c’est nous qui sommes lui. Lisez attentivement votre flux Twitter : ce ne sont pas les autres que vous regardez, c’est vous. Juste vous. Ce qui nous met en colère, nous l’avons permis. Pire, en croyant seulement assister au spectacle, nous avons oublié que nous tenions les manettes. C’est trop tard désormais, car la machine est lancée à pleine vitesse et nous n’éviterons pas l’accident : tout juste parviendrons-nous à le temporiser.

En attendant donc, je me tiens en alerte, préparant la suite, hors connexion cette fois (ou connecté différemment). Le plan se dresse. Je crois que tous autant que nous sommes, nous ferions bien de préparer le nôtre.


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SOURCE @ http://page42.org/a-mort-internet/

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